texte en prose

Avec une orange tout s’arrange

 

Au mois d’octobre, deux techniciens d’Orange sont venus chez moi pour raccorder les installations à la fibre.
Le premier arrivé m’indique d’emblée qu’il doit attendre son chef. Ce dernier arrive en tenue orange, la bonne trentaine, beau mec, un mètre quatre vingt dix, l’air intelligent et sévère, probablement d’origine kabyle.
Il m’aborde de manière professionnelle, distante et polie, m’indiquant implicitement qu’il est là pour faire son boulot rapidement et le mieux possible.

Je l’aide à trouver le boîtier de raccordement.
Ce n’est pas une mince affaire. Il n’est ni dans les parties communes, ni dans les caves de mon immeuble dont un voisin me prête la clé de la porte d’accès. Nous ne le trouvons pas non plus dans celles de l’autre immeuble HLM dont une locataire en rez de chaussée a consenti à nous ouvrir les portes, après un quart d’heure de négociations…
Je téléphone à la gardienne et tombe sur son répondeur. Elle me rappelle pour me dire que le boîtier se trouve dans les garages en sous-sol, qu’elle regrette de ne pouvoir les ouvrir que dans trois heures (Elle gère le gardiennage de cinq immeubles dispersés dans l’arrondissement) et me déclare que la directrice de la crèche possède un jeu de clés. Je dois attendre au moins vingt minutes le retour de la dite directrice partie déjeuner, seule habilitée à me prêter les clés. Je téléphone au technicien pour lui dire que je suis enfin en possession des clés et il me répond, chose que j’avais devinée, qu’il est parvenu à rentrer dans les garages en suivant une voiture, après avoir demandé l’ autorisation à son chauffeur, et à pouvoir faire le travail.

Je le retrouve dans la rue et tente de plaisanter avec lui en lui disant qu’il aurait eu tort de m’avoir fait confiance si j’avais gueulé au voisinage « Mesdames Messieurs, vous pouvez tirer sur un jeune émigré de la troisième génération qui est en train de vous voler dans les garages ! », les temps n’étant pas à la tolérance pacifique…
ll rigole et nous prenons le temps de discuter, debout en face à face. Il cherche au début à m’impressionner en me déclarant qu’il a fait des études à la Sorbonne, je lui réponds que je le pressentais et que j’ai connu à titre professionnel la génération de son père, lorsque celle-ci était jeune, au début des années quatre-vingt …

Je ressens chez lui un état de nervosité dans sa manière de parler du passé et du présent de notre bonne société. Il doit ressentir chez moi quelques regrets profonds. Et nous nous accordons un temps de communication vraie dans une discussion à bâtons rompus sur les responsabilités de l’Etat français, ses guerres, les attentats, Le Bataclan où il a perdu des proches, les religieux, les banlieues, etc.

Au bout d’un quart d’heure, nous sommes vraiment d’accord, comme dans tout bon palabre, pour en terminer par le constat de nos débuts, c’est à dire sur les grandes difficultés à communiquer aujourd’hui en France sur les sujets qui fâchent dans le climat actuel extrêmement tendu et suspicieux. Il en veut pour preuve une anecdote qui le concerne et me confie :
« Je suis l’aîné et j’ai un jeune frère qui est pratiquant et laïc. Aucun problème avec lui, il fait bien le distinguo entre la religion et le reste. Il m’a demandé dernièrement que je lui prête ma voiture. Je retrouve la voiture avec un CD qui lui appartient. Je mets le CD et horreur j’entends un imam dire « Le djihad ». Je coupe tout, et rappelle mon frère en lui ordonnant de venir me rejoindre immédiatement dans le véhicule. Là, j’exige de lui son passeport. Mon frère ne comprend pas et je lui dis en montrant le CD qu’il appelle au djihad. Mon frère se met à rire en me demandant d’écouter le CD. Il commence par « Le djihad n’est pas l’affaire des jeunes musulmans » …

J’ai eu le malheur de présenter la semaine dernière le texte de Virginie Despentes ((1)voir post plus bas) avec trois lignes critiques qui appelaient à le lire. J’ai eu tort car j’ai déchaîné des réactions de replis et d’injures identitaires. Il est des sujets électriques qu’il faut prendre avec des pincettes et dont on ne trouve pas la boîte de raccordement sur Facebook.

 

(1) « Je suis un homme blanc antiraciste, je n’écrirai pas à une femme blanche antiraciste que je ne lui souhaite pas d’habiter à Grigny, ne voulant être un homme blanc raciste. »

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

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