Chansons, Moqueries, texte en prose

Moins de cent kilomètres à vol d’oiseau

 

Nous sommes à l’école Sainte Ide à Lens, il y a une soixantaine d’années, en classe de CE1.

Mademoiselle Pinson, prof de chant, vient divertir notre pénible quotidien scolaire au cours de sa troisième intervention. J’ai hélas loupé sa deuxième, ces cours de chant n’étant hélas jamais prévus à l’avance, faisant alors semblant d’être malade pour bouquiner tranquillement à la maison.

Elle entonne d’emblée gaiement et en toute innocence avec toute la classe :
Mon petit oiseau a pris sa volée (bis)
A pris sa à la volette (bis)
A pris sa volée.

Je suis immédiatement abattu par une telle réjouissance tueuse, comme si c’était moi ce petit oiseau victime. Les bis renforcent ma sidération face aux incroyables légèretés et docilités avec lesquelles tous les enfants de la classe chantent dans une joie non dissimulée les louanges de coups subis par leurs oiseaux respectifs.

Pendant que Mademoiselle Pinson nous fait répéter le premier couplet, j’essaie de piger tout en faisant semblant de chanter ce couplet obscène, car je suis certain de prendre encore une bonne volée si je suis surpris à ne pas le faire.

Les questions défilent. Pourquoi chanter un truc aussi phonétiquement laid que mon petit oiseau ? Est-ce un moineau ? Non, il pourrait être aussi un étourneau qui finit aussi dans l’eau. Ce n’est pas non plus le petit oiseau dématérialisé du clic-clac photographe que l’on ne peut pas frapper ou tirer. Et pourquoi donc un petit oiseau alors que la taille moyenne des piafs en cage s’avère en général petite dans nos contrées ? Est-ce que c’est parce qu’il est plus facile de s’attaquer aux petits ? Est-ce celui dont le curé veut me faire parler sans succès au confessionnal ? Si oui, pourquoi prendre tant de plaisir à lui taper dessus ? Non, ce serait trop dégueulasse …
Je suis dans une école catholique que diable !

Et je retourne dans la sidération qui m’empêche d’écouter les autres couplets dont la teneur aurait pu pourtant me renseigner, sidération sur laquelle se greffe désormais la culpabilité de ne pas avoir le courage de m’opposer à ce chant odieux, quitte à être désigné comme son épouvantail.

J’ai raconté cette histoire bien des années plus tard à mon père alors que j’allais être père de famille. Il m’a répondu, lui l’homme de l’est avare en confidences, qu’il avait fait la même erreur d’interprétation que moi lorsqu’il était enfant.

Depuis, j’ai quelques contentieux avec ce petit petit oiseau (oiseau du bas latin de latrines de camp romain : « aucellus » petit oiseau») …

En son temps, j’ai écouté avec un sourire amusé et assassin un chanteur grenoblois s’égosiller avec toute sa troupe pour nous faire croire que jamais rien n’empêche notre bonheur d’aller plus haut comme lui, cet oiseau oiseux et vaseux englué à jamais au sol par sa simple appellation …

Tiens, j’ai bien envie encore maintenant de flinguer sa chanson (1)

Cela va, bien défoulé et allégé encore une fois par tes petits écrits ! …
Tu peux désormais voler un peu plus haut.

Lisons l’intégralité des paroles et analysons-les. En résumé, le petit oiseau s’est blessé en tombant d’une branche d’oranger qui s’est cassée sous son poids et après quelques soins, il a voulu se marier pour revenir sur cette branche. Pas la peine d’être devin pour prévoir la suite de la chanson. La branche du petit oiseau trop lourd d’une première faute ne pourra pas supporter le poids de deux. Cela va donc mal finir pour son couple :
Il va di, à la volette (bis)
Il va divorcer

En définitive, enfant, je ne me suis pas trompé en allant directement au sens tabou, toile de fond de nombreuses comptines pour enfants (2).

Nous allons donc bien évidemment le garder pour les restrictions et les malheurs de la vie ce petit oiseau !

Il est tellement nécessaire à ses amours impossibles avec un petit poison à qui il porte la poisse ou au cœur qui pour toutes se meurt !

Sa consonance fermée et vulgaire, entre deux mots ouverts et libres, annonce si subtilement, dès la première strophe de l’Albatros, le sort en exil du poète pris par l’amusement terre à terre des hommes d’équipage.

Et, je me demande encore aujourd’hui, quelques décennies plus tard, si ma répulsion pour cette volée jouissive ne relevait pas d’une première réaction saine contre le chant des vertus d’une morale du juste et de ses ressentiments.

« Ah, de quelle répugnante façon le mot « vertu » leur coule de la bouche ! Et quand ils disent : « je suis juste » (gerecht), cela sonne toujours comme : « je suis vengé » (gerächt). » Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra.

En reprenant le jeu de mot de Nietzsche, les chanteurs du petit oiseau ne clamaient-t ‘ils pas : « wir sind gerecht, wir sind gerächt », soit la négation de la vie la plus affirmative de la morale des persécutions ?

(1) Dégomme l’oiseau

Nul besoin de l’oreille juste d’Alagna
Ou de très grandes études saussuriennes
Pour le chasser avec les moches ragnagnas
Dans les couacs des langues indo-européennes

Dans bien des langues et même en argot
Le piaf, le zoziau, the bird, der Vogel
Un Pájaro, evn, uccello, volent plus haut
Et lui clouent le bec de sa sale gueule

Parmi les mots en tête des très gros suspects
Il en est un en mon aversion, l’oiseau
Que je vous invite à tuer sans obsèques
Dans le plaisir d’un bon vieux coup de ciseaux

(2) Le petit oiseau rejoignant ainsi la chandelle d’ « Au clair de la lune », la contrepèterie anticléricale du «Il court, il court le furet», le chantage sexuel de l’ami Pierre «A la Claire Fontaine» qui «ne veut plus m’aimer, pour un bouton de rose, que je lui refusai», le viol assuré durant une partie de la pêche aux Moules («Quand une fois ils vous tiennent, tiennent, tiennent. Sont-ils de bons enfants ? Ils vous font des petites caresses. Et des petits compliments »), l’apologie la perte de la virginité de la «Mère Michel» qui a perdu son chat, de la torture de la «souris verte» qu’on l’attrape par la queue, pour la tremper dans l’huile, du cannibalisme à bord du  » petit Navire », etc.

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

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