texte en prose

La première vue

 

Au début des années soixante, ma grand-mère maternelle bretonne a acheté une grande bâtisse isolée sur la pointe de Beg ar forn, non loin de Plestin-les-Grèves dans les côtes du Nord (les futures plates « côtes de la mer ») où résidait sa mère. Elle l’avait acquise pour une bouchée de pain à je ne sais plus quel groupement de curés dans l’obligation de la vendre rapidement (Une nouvelle et triste législation stricte ne permettant plus d’y accueillir des adolescents en vacances pour des raisons sanitaires.), et aucun acquéreur, qu’il soit autochtone ou touriste, ne voulant acheter une baraque inhabitable aussi paumée à la pointe d’une côte rocheuse en falaises battues par les vents.
Je m’aperçois que j’ai oublié de citer mon grand-père tant ma grand-mère régissait à terre sans partage toutes les choses familiales et immobilières, imposant à son époux, officier de marine, un cloisonnement étanche entre leurs domaines de commandement.
Lui, le fils d’ouvrier, aurait choisi une maison plus simple dans un village …
Mais, ma grand-mère, d’origine et d’appartenance petite bourgeoise aimait la vue sur mer et, bien davantage, en mettre plein la vue. Je n’imaginais pas à quel point…
Le voyage en 203 de Lens, où mes parents parisiens étaient en exil, à Beg ar forn, lors de l’été de la découverte de la maison éponyme, avait été interminable. La conduite très lente de mon père m’attristait. Il ne connaissait pas la route et reprochait souvent à ma mère de « ne pas savoir lire une carte », interpellation qui divertissait la monotonie du voyage mais ne l’accélérait pas…
Comble de malchance ou retentissement malheureux des temps perdus en erreurs de navigation, nous avions été bloqués longuement par une très éprouvante procession à Villedieu-les-Poêles, nom de ville aussi poilant que son cortège chiatique dont je me demande d’ailleurs encore, soixante ans après, s’il faut être normand cuivré pour pouvoir les supporter !
Mes parents me décevaient car infoutus de répondre à la question classique que posent inlassablement tous les enfants en voiture « Quand est-ce qu’on arrive? », si ce n’est en ce qui concerne ma mère par des séries de « bientôt » qui la décrédibilisait toujours davantage, mon père ne daignant répondre, comme à son habitude, s’il ne pouvait apporter de réponses précises, tout en vous faisant comprendre alors que vous lui posiez une question idiote …
Je me désespérais de ne jamais voir vraiment la mer, notre mauvaise route terrienne passant beaucoup trop au sud des baies du Mont Saint Michel et de Saint- Brieuc pour en apercevoir un morceau digne d’elle.
Je ne croyais à peine plus à la fin de ce voyage et commençais à me dire que ce Beg ar forn (La pointe du four) me promettait le four de vacances aussi emmerdantes que son voyage pour y aller lorsque je le découvris.
Je m’en souviens comme si c’était hier alors que je n’étais pourtant âgé de cinq ou six ans. Ce fut dans un éblouissement divin l’incrustation dans ma petite caboche d’une vision vaste où la maison faisait à la fois abri et saillie dans la mer. Je sus immédiatement qu’elle deviendrait désormais la référence absolue de toutes mes vues.

 

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

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