texte en prose

Gilbert

 

Je n’avais pas voulu l’entendre, le jour de la fête de l’établissement du mois d’octobre dernier. Il était comme à son habitude un peu à l’écart des autres résidents, petit bonhomme de soixante-dix ans cachant le déchaînement d’une logorrhée sous son air réservé et son regard triste usé par l’enfermement dans la folie et l’internement …
Je m’étais déplacé vers lui pour lui dire bonjour tout en reculant de quatre pas dès le début de la poignée de main. Pas question qu’il m’alpague encore une fois par son flot intarissable de paroles !
Si j’avais su…
Ce fut ma première erreur ce jour-là. La deuxième a été de ne pas faire un effort vestimentaire. Je me souviens avoir dit à Bernard, toujours en costard cravate lors des grands moments, qu’il était très bien habillé. Il m’avait répondu en toisant de haut ma tenue relâchée que «ce n’était pas tous les jours la fête du centre» tout en allant rejoindre d’autres invités.
J’avais évité Fernand par paresse, en le considérant comme un emmerdeur bipolaire logorrhéique.
Je m’en veux aujourd’hui d’autant plus que j‘aimais chez lui sa manière si personnelle de l’être.
Il était champion du départ arrêté de l’accélération en deux secondes du débit de l’élocution vers un rythme infernal de pensées. Pas moyen de faire autrement que rester là sur place, asphyxié par sa performance, en essayant de surnager dans le courant rapide de sa voix monotone vous noyant de ses phrases sans ponctuation.
Sa pensée était principalement organisée autour de la souffrance de la mort de son père et de son oncle qu’il tentait d’amortir par des embranchements surprenants et incongrus vers des transports à l’étranger. Ainsi, Il pouvait vous dire, je l’écris comme il le disait «mon père avait une entreprise avec mon oncle à Bourg la Reine Il est mort mon oncle qui s’occupait de moi aussi pour aller Bourg la reine il faut prendre la ligne de Sceaux à Denfert-Rochereau» et de vous réciter toutes les stations de la ligne de Sceaux pour partir par je ne sais plus quelle liaison vers Orly d’où il décollait pour vous réciter ses voyages.
En effet, Fernand, sans famille depuis longtemps, avait hérité très tôt d’un bon pécule qui lui permettait de se payer les très chers voyages à l’étranger que ne peuvent régler le commun des personnes handicapés.
Certes, il vous fallait souvent tenter une excursion dans son récit pour essayer d’échapper à la récitation ininterrompue d’un guide touristique pouvant disperser son érudition d’un pays à l’autre dans des correspondances toutes aussi secrètes que rapides, mais Fernand était vraiment émouvant par sa passion d’aller voir au-delà des murs de son isolement.
Ses récits mécaniques laissaient parfois poindre de son visage impassible le sentiment de supériorité de celui qui sait, non sous la forme si balourde et automatique de bon nombre de vulgaires sachants, mais, chez cet être le plus souvent incompris, sous celle d’un effleurement fin, subtil et noble qui peut les rendre intelligents.
Encore faut-il qu’ils fassent quelques efforts pour le recevoir…

Je regrette de ne pas l’avoir écouté et honoré en m’habillant pour un adieu. Fernand est mort à l’hôpital du covid-19, il y a quelques jours.

Pas de like, s’il vous plaît, merci.

17 avril 2020

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

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