texte en prose

La prévention du  » féminicide  » au quotidien d’un centre d’hébergement d’urgence.

 

Les orientations d’entrée et de sorties des ménages hébergés dans le centre d’hébergement d’urgence que je dirige dépendent du SIAO départemental (Service intégré de l’accueil et de l’orientation) qui selon la loi ALUR est défini comme « une plateforme unique départementale de coordination et de régulation du secteur de l’accueil, de l’hébergement et d’accompagnement vers l’insertion et le logement des personnes sans domicile ».

Nous avons donc accueilli dernièrement sur une orientation du SIAO un jeune couple et son enfant, réfugiés statuaires (qui bénéficient de la carte de résident de 10 ans). Il y a deux jours, l’assistante sociale de notre équipe qui suit plus particulièrement le ménage m’a indiqué que Madame lui avait dit qu’elle voulait quitter son conjoint avec qui elle ne s’entendait plus, qui la menaçait et l’avait déjà battu par le passé.

Prévoyant une rupture familiale avec forts risques de violences, nous avons prévenu conjointement par téléphone et par mail les représentants du SIAO et de l’ASE que Madame, enceinte de 4 mois avec un enfant de deux ans et demi, nous avait dit qu’elle voulait se séparer de son conjoint violent (antécédents dans le dossier) et nous demanderait très probablement demain de quitter immédiatement sous notre protection le logement d’urgence et de lui trouver dans la journée un hébergement séparé (dont Monsieur n’aurait pas l’adresse) que nous ne pouvions lui donner, notre centre d’hébergement d’urgence étant occupé au complet.

Nous avons prévenu l’ASE (l’aide sociale à l’enfance) qui dépend du Président du Conseil Départemental (depuis les lois de décentralisation) par devoir en obéissant à l’alinéa 4 de l’article L 222.5 du code de l’action sociale et des familles qui stipule que : « sont pris en charge par le service de l’Aide Sociale à l’Enfance: les femmes enceintes et les mères isolées avec leurs enfants de moins de trois ans qui ont besoin d’un soutien matériel et psychologique, notamment parce qu’elles sont sans domicile. », tout en sachant qu’elle ne nous fournirait pas de réponses d’hébergement appropriée…
Nous avons prévenu également le SIAO sans grandes espérances, l’unique centre d’hébergement du département dédié aux femmes victimes de violences ne faisant qu’une trentaine de places insuffisantes, étant sans surveillance la nuit et, au demeurant, étant situé dans un quartier craignos…

J’ai reçu hier matin à 10 heures le couple. Le visage fermé, elle ne s’est pas assise à côté de lui. Il était alcoolisé. J’ai demandé solennellement à Madame si elle maintenait ses déclarations de rupture en lui indiquant que nous n’avions aucune assurance d’hébergement de la part du SIAO, si ce n’est en « abris de nuits » …
Elle a dit qu’elle voulait se séparer de Monsieur. Le petit garçon a compris qu’il se passait quelque chose d’important et a crié. L’annonce de la séparation a plongé Monsieur en état de sidération. Nous avons mis en place la procédure peu joyeuse : accompagnement en voiture de Madame et de l’enfant au logement d’urgence ; remises des clés, protection éventuelle de Madame lors de la séparation ; aide à la confection des bagages ; explications auprès de l’enfant et retour de Madame et de l’enfant au siège du centre et attente d’une orientation du SIAO.

Nous avons prévenu officiellement le SIAO et L’ASE. J’ai donc téléphoné à l’une des responsables du SIAO qui m’a assuré qu’elle me répondrait rapidement.
J’ai adressé un mail d’informations précises de la situation à l’inspectrice de la Direction De la Cohésion Sociale – DDCS (ex DDASS, Service déconcentré de l’Etat qui dépend du Préfet du département) dont nous sommes rattachés ainsi que le SIAO et les sports du département (La cohésion et l’urgence sociales étant comme chacun le sait « un drôle de sport !» surtout lorsqu’elle se sont, curieusement et malheureusement à mon avis, séparées de la santé ( Le sport, c’est pourtant la santé ! ), lors de la création des Agences Régionales de Sant et de leurs délégations départementales en 2010 …

Vers midi, j’ai téléphoné à mon contact au SIAO ; Il en est ressorti que le SIAO ne pouvait proposer de places en « hébergement adapté « et n’avait « pas de visibilité » sur les hébergements en hôtels gérés désormais par la  » plateforme régionale ». Elle m’a promis de me téléphoner à 16 heures pour faire le point, si aucune proposition ne nous avait été proposée d’ici là. Je lui ai dit expressément que je ne laisserai pas l’affaire sans suite s’il me fallait l’accompagner Madame ainsi que sans enfant dans la honte d’un « abri de nuit » …

J’ai téléphoné alors à l’inspectrice de la DDCS. Elle a essayé de me balader poliment en me demandant si je m’étais assuré que le SIAO avait bien fait le nécessaire et en me renvoyant également (cela devenait un élément de langage) sur « le manque de visibilité » de la plateforme régionale tout en m’indiquant que le cas de Madame relevait d’une priorité numéro 1. Je lui ai répondu sèchement que le contrôle de l’efficacité du SIAO n’était pas mon boulot mais le sien, que je lui téléphonais parce que c’était à elle ou à sa hiérarchie de faire bouger la plateforme régionale, qu’il fallait parler ouvertement de risque de « féminicide » à écarter concrètement et ensemble dans la journée, et j’ai terminé plus servilement (en tant que gestionnaire et mercenaire de subventions, je ne peux pas trop cracher dans la main qui me nourrit…) en lui disant que j’étais sûr qu’elle ferait pour le mieux. Elle m’a déclaré qu’elle « ferait remonter ». C’était tout à fait ce que je voulais.

A 14 heures, le SIAO a proposé une chambre d’hôtel dans une ville du département, en l’attente d’un hébergement…
L’éducateur qui a accompagné Madame et son fils m’a dit à son retour qu’ils étaient tombés sur un gardien avec une bonne tête de prédateur, que les toilettes de l’hôtel étaient pleines de vomi, et qu’une bande de fêtards alcooliques occupait l’hôtel …

Cela fait longtemps que je fais ce boulot. Si vous saviez comme j’en ai marre de cette décentralisation inachevée, des reports de responsabilités, de la gestion sans prévoyance, des rapports de forces, du manque de centres maternels, de structures d’hébergements sécurisées pour les femmes victimes ou potentiellement victimes de violences, des baratins politiques sur le social, des financements insuffisants, du manque de coopération des acteurs dans des logiques et des concurrences de réductions des coûts, et, d’une manière générale, de la façon  » sans visibilité  » dont nous traitons les plus pauvres…
Pourtant, je sais que je ne pourrai m’en défaire, même et peut-être surtout lorsque je serai libre retraité dans quatre mois…

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

Une réponse à “La prévention du  » féminicide  » au quotidien d’un centre d’hébergement d’urgence.”

  1. Le 18 novembre 2019 à 21 h 29 min ducruet bernard a répondu avec... #

    Merci pour ce témoignage édifiant de la situation de certaines femmes
    je mesure à la lecture de cet exemple les difficultés quotidiennes auxquelles il faut faire face.
    la lecture de ton texte donne le vertige quand on mesure l’inextricable enchevêtrement des structures qui se partagent des bouts de champs de compétence comme si ne pas vouloir aboutir en multipliant les intervenants n’est finalement que ce qui reste. Il y a une femme en danger…!
    j’ai lu il y a qq temps bureaucratie de David Graeber ton exemple en est une illustration avec tout de même la vie d’une femme enceinte et de son enfant à la clé.
    bon courage pour les derniers mois.
    bernard

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