texte en prose

 » Toute ressemblance, etc. »

A

Pour des raisons familiales, je fréquente depuis une dizaine d’années un établissement médico-social recevant des « adultes en situation de handicap mental ». Il y a cinq ans lors de la fête annuelle ouverte aux familles des usagers ainsi qu’au notables locaux, le Maire de la commune s’est fait joliment chambrer par un jeune durant son traditionnel discours. Ce dernier évoquait lourdement, comme les années précédentes, son bonheur renouvellé d’être présent à cette fête, l’excellent partenariat entre la Ville et la direction du Centre, et il allait nous bassiner avec des couplets interminables sur les formidables leçons de vie qu’il prenait au contact de la différence et de l’humanité des résidents lorsque Frédéric, hilare, a surgi à côté de lui en mimant avec grandiloquence ses propos.

N’étant pas le seul à traquer les moments de vérité et à craquer lorsqu’ils surviennent, les rires fusèrent immédiatement. Le Maire continua son discours en prenant sa caricature d’un air goguenard et tolérant sur le mode « Ce pauvret a tellement envie d’être à ma place qu’il faut le laisser s’exprimer ».
Mais Frédéric mima si bien la condescendence de son attitude paternaliste supérieure que les rires se déchaînèrent.

À partir de là, le Maire se révéla tel qu’en lui-même. Il demanda à la direction de faire en sorte que Frédéric cesse sur le champ son spectacle grotesque. Il le prit à parti en lui disant qu’il était incapable, négatif, incompétent, que sa trop jeune critique était illégitime, non scientifique et manipulée (Les parents de Frédéric étant dans l’opposition municipale).
Mais comme Frédéric, avec le soutien de tous (hormis celui des membres de la direction de l’etablissement dont les visages ne pouvaient cacher une angoissante gêne) caricaturait si bien son air excédé contenu sous son regard psychorigide en tunnel, il alla hélas jusqu’à lui ordonner un dėfinitif :
- Tais-toi Gogol ! -
Et il termina son intervention en clamant à tous qu’il fallait être débile pour soutenir un numéro d’une telle basse démagogie, jetant par la même un grand froid de désespérance dans l’assemblée.

Vous comprendrez sans avoir besoin d’etre concerné par le handicap qu’il était pour le moins déconcertant et triste d’entendre un élu de la République, grand intellectuel fort lettré, d’ordinaire aussi enclin à se proclamer au service de ses concitoyens qu’antiraciste, se métamorphoser en un roitelet de pavillon pratiquant la critique ad hominem envers un jeune handicapé soutenu par les branques familiaux de son fan club !

Un parent parmi les moins idiots prit la parole :
- Monsieur le Maire,
Permettez-moi, si vous le voulez bien, de tenter de vous proposer un message dans le respect et l’espérance de votre personne.
Nous avons tous ici, parents, frères et sœurs, personnels de l’établissement, eu envie un jour ou l’autre de traiter de Gogol un « handicapé » entre guillemets. Nous ne sommes pas passés à l’acte car nous savions au plus profond de nous-mêmes que la vie s’avère mille fois plus intéressante lorsque l’on cherche, en puisant dans ses réserves insoupçonnées de patience et de courage, à dépasser ses limites d’intolérance, et qu’elle vous donne au cours de cette recherche, ce voyage souvent épuisant, l’impression que nous n’avons pas vieilli pour rien et que nous sommes devenus plus riches que nous ne l’aurions pas été si nous en étions restés au rejet qui couve sous les belles intentions et déclarations de principe.
Autrement dit, nous avons tous ici été « recadrés » par une personne handicapée et plus ou moins « élevés » par elle, en cherchant à lire son message, et à l’accepter en tant que personne, acceptation au demeurant qui est le préalable pour nous tous, handicapés ou pas, de la tolérance à toute critique…
Cela fut votre tour ce matin. Frédéric est allé vous chercher sur un point sensible en vous disant à sa manière :
- Monsieur le Maire, prière de ne pas se servir de nous à des fins politiques -
Sa critique ne relevait pas d’un crime de lèse-majesté et ne méritait pas votre réaction.
Monsieur le Maire, nous vous prions sincèrement d’y réfléchir -

Monsieur le Maire qui était au fond, comme chacun d’entre vous quelqu’un de bien, le promit.
Mieux, sans le dire à personne, il proposa à Frédéric de passer une semaine de vacances avec lui

***

Évidemment, je suis en pleine fiction depuis le troisième paragraphe. Que n’écrirais-je pas en conte de fée simpliste et excessif pour vous amener à me lire? Ne chercherais-je pas le pouvoir sur « mes » lecteurs comme ce Maire sur « ses » électeurs « ?

Dans la réalité, le Maire a écourté son discours par une pirouette rhétorique. Depuis, ses discours annuels sont plus prudents, courts, concrets, et versent donc moins dans l’humanisme de façade.

Lors du dernier, il est retombé dans ses vieilles lunes. Un homme politique ne se refait pas et c’est l’une des raisons pour lesquelles il faut le contenir par des contrepouvoirs.

Frédéric étant désormais sous haute surveillance, je vous avoue que je place quelques espérances en une jeune fille nouvellement accueillie.
Elle ressemble à Greta Thunberg.

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

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