texte en prose

Cousin d’honneur

 

Il y a une soixantaine d’années, lors du mariage catholique de l’une de mes tantes, je fus enfant d’honneur avec les cousins et les cousines.
Mon cousin du même âge que le mien était brun, j’étais blond. Agés de cinq ans, nous étions les plus jeunes. Ce sont probablement les deux mauvaises raisons pour lesquelles je ne sais plus qui nous avait bêtement imposé que nous fassions escorte tous les deux derrière l’immense voile de traîne de la mariée, de l’entrée de l’église jusqu’à l’autel.
Mon cousin n’avait aucun interdit dans la recherche de tout ce qui pouvait le faire rigoler et se fichait éperdument des conséquences du dépassement des interdits et des remontrances qui pouvaient s’en suivre. 
Lorsque l’on nous a demandé de nous donner la main, j’ai toute suite pigé que j’étais menotté au sauvage et qu’un malheur ne tarderait pas.
Il a commencé à essayer de me projeter en avant. J’ai bien résisté. Mais lorsque les futurs mariés se sont avancés vers l’autel, il m’a tiré de tout son poids vers l’arrière. Nous avons joué à cela pendant trop longtemps. Résultat, une cavalcade au vu de tout le monde pour rejoindre la blanche tourelle et une consigne ferme de faire cortège très près de la traîne de la mariée.
Nerveux et incapable de marcher au pas comme je suis, j’ai alors commis la bêtise de poser une pointe des pieds sur la traîne. Elle a laissé une petite marque noire culpabilisante qui a entraîné mon cousin à les multiplier en grand. 
Au début, j’ai ressenti confusément qu’elles révélaient la noirceur des corps réels sur cette cérémonie de blancs déguisements qui me plaçait dans un rapport d’étrangeté à moi-même, comme si elles indiquaient que le rôle soi-disant d’honneur me délogeait du propre du corps et de l’âme…
Et puis, même si je ne savais pas trop ce qu’était l’amour entre deux adultes, m’est venue la quasi-certitude à la fois mystique et charnelle que ce n’était pas une marche hypocrite qui allait s’arrêter devant un curé, et que l’on puisse se contenter de cela …
Mais, ce fut bientôt une vingtaine de traces du diable qui maculèrent le bout de la traîne et me rendirent rouge de honte de voir mon cousin piétiner ostensiblement la blanche traîne de notre tante comme celle d’une noire traînée !
Mon cousin en a voulu davantage, peut-être pour prendre toujours davantage de plaisir à défier la future mariée, ainsi que l’ennui et l’hypocrisie des adultes, a laissé son pied traîner alors que nous étions à la moitié de l’allée centrale. 
La traîne s’est tendue. La future moitié s’est arrêtée, s’est retournée, nous a adressé par devant un sourire d’horreur et nous avons été exfiltrés. 
A la sortie de la messe, nous avons subi une sacrée engueulade et j’ai fait la gueule à mon cousin qui s’en est bien évidemment foutu… 
J’ai eu tort, il était et reste toujours un mec marrant, spirituel, généreux et courageux.

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

Une réponse à “Cousin d’honneur”

  1. Le 10 mai 2019 à 17 h 39 min chasseurdimagesspirituelles a répondu avec... #

    Les précieuses traces de l’enfance !!,
    très bonne soirée à toi.

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