texte en prose

« Ici repose un médecin qui n’a jamais cru en la médecine ».

 

Je devais avoir six ou sept ans an lorsque j’ai parcouru pour la première fois les allées du cimetière de Plestin-les-Grèves. Mes parents m’autorisaient à ne pas passer une éternité avec eux et ma grand-mère en recueillement devant les tombes familiales et à me promener seul dans son enceinte.
J’occupais mon temps à essayer de calculer le dernier âge des morts par soustraction des dates de leurs décès à celles de leurs naissances. Les calculs me permettaient de m’apitoyer sur les enfants morts ou sur les morts accidentelles, des considérations fluctuantes sur l’âge raisonnable du mourir, et d’éprouver une forme d’injustice masculine face à la tendance des femmes à être souvent veuves. 
J’essayais aussi de loin d’estimer la date de la mort du défunt en fonction de l’état de sa tombe. Un granit bien lissé et brillant, avec des fleurs pas trop fanées, pas plus de dix ans, une tombe très abîmée, à coup sûr une vieille date commençant par un 18. Entre les deux, tous les intermédiaires étaient à approcher. La vérification sur chaque tombe donnait l’espoir d’une estime plus expérimentée et juste de la prochaine. 
Le jeu étant trop compliqué avec les caveaux familiaux, j’estimais le nombre de morts supplémentaires en fonction d’une évaluation difficile du volume restant. Les monuments aux morts m’intéressaient par le calcul des morts les plus jeunes et par celui des familles ayant eu le plus grand nombre de tués. Je m’essayais également à quelques premiers classements ternaires de sociologies empiriques, en classant les tombes entre celles des abandonnés, des riches ploucs, et des pauvres. Je sentais ma présence très utile aux tombes abandonnées. J’aimais la sobriété et la dignité des tombes des pauvres qui échappaient à l’emprise sociale en décorum prétentieux des tombes de la première catégorie tout en refus du dépouillement et de l’égalité de la mort. Les tombes des riches ploucs avec leurs épaisses tombales en granit me posaient la question angoissante de savoir comment ils pourraient en sortir le jour de la résurrection des morts. Certains, n’ayant pas la force du coup de tatane à soulever la pavasse seraient condamnés à finir en pauvres enterrés vivants… 
J’entrecoupais mes calculs, mes réflexions, et mes frayeurs, lorsque une allée était déserte, par de nombreuses courses en glissades et dérapages sur le gravier des allées, le jeu étant de faire gicler des gravillons au plus près des tombes des riches ploucs, sans jamais les toucher. 
Evidemment, certains atterrissaient parfois sur les pierres tombales. Je n’osais pas les ramasser en allant au-dessus des morts et je me demandais alors si chacun de ces salopards de petits cailloux blancs sous le regard à la fois des photos des morts en médaillons, des vivants qui les regrettaient en « souvenirs éternels « et « regrets » et surtout de Dieu (j’ai reçu une première éducation catholique d’ avant Vatican II) ne me vaudraient pas une journée de purgatoire. De là, le calcul de leur somme donnait le total en jours de purgatoire à additionner avec celui du dernier dérapage raté…
Et puis je suis tombé en arrêt devant une épitaphe à qui je dois quelques avancées dans mes cheminements le long de ces questions des d’écarts, de points de rupture, d’interdits, d’inégalités sociales et de métaphysiques qui me questionnent toujours.
Sur une tombe étaient gravé « Ici repose un médecin qui n’a jamais cru en la médecine ». Je n’ai jamais trouvé plus concis en termes d’écarts absolus entre le mensonge social physiquement enterré (parmi quelques-uns de ses patients !) de la vie professionnelle et la vérité éclatante d’esprit de la mort.
Et aujourd’hui, à quelques mois d’une « retraite » en petite mort professionnelle, l’épitaphe m’interroge sur des rôles professionnels où j’ai tenté de réduire comme je pouvais quelques écarts entre jeunes marginalisés et autre jeunes, les populations des quartiers des zones périphériques et celles des centres-villes, les mal-logés et les autres, les demandeurs d’asile et les autochtones, les personnes sans domicile stable et les plus inclus en la matière… 
Cela fait longtemps que j’ai perçu grâce à ce médecin qu’il n’y avait pas de fonctions professionnelles qui sauvent. « J’y ai cru » souvent avec l’énergie du désespoir. Je n’ai pas eu tort. J’ai réussi deux ou trois trucs.
Mais sur le fond, les réalités et les inégalités sociales s’avèrent davantage cuites qu’à mes débuts dans le très social.
J’ai échoué. Et vous ? Cela ferait une bonne épitaphe…

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

Pas encore de commentaire.

Ajouter votre réponse

Saffaetcharlotte |
Vis, Vole et Deviens... |
Les lendemains de la poésie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Cheminfaisant56
| Lemeilleurdesblagues
| Autourdelapoésie