texte en prose

Du cidre à un veau qui va à vau-l’eau

 

À sept ans, en vacances d’été dans les Côtes du Nord dans la maison de ma grand-mère bretonne, j’allais souvent tout seul rendre visite à la fermière voisine, Madame Le Cam, qui m’accueillait toujours avec gentillesse tout en trimant du matin au soir à ses nombreux travaux avec un dynamisme incroyable. 
Elle m’offrait de temps en temps avant que je ne reparte, un verre de son cidre fermier, arguant que j’étais déjà un homme…
Je ne pouvais pas le refuser tout simplement parce ce que j’aimais son cidre à la couleur trouble, son odeur de pomme qui se mariait si bien à l’odeur du purin, le demi-sucre que rajoutait pour moi Madame Le Cam qui ravivait son pétillant, déclenchait une mousse flirtant avec la limite du débord du verre et diminuait son râpeux.
En prime, le coup de cidre me donnait un statut de bonhomme dans le secret de la fermière, une forme d’intégration privilégiée à la Bretagne profonde qui n’était pas accordée aux « estivants », le plaisir de m’affranchir d’un interdit parental, et une forme de revanche sur ces pommes à cidre toujours trop dures durant les mois d’été dont les arbres étaient défendus par d’innombrables « mines » dans lesquelles j’avais si souvent enfoncé mes godasses…
Et puis sur le chemin du retour, dopé par le vent et les effets du cidre qui me tournaient la tête, je pédalais sans effort, heureux sur mon petit vélo… 
La contrepartie résidait immanquablement dans les affres de régulières diarrhées que je devais assumer seul, sans en parler à ma mère qui en aurait deviné la cause. Que voulez-vous, Il faut parfois souffrir pour être un homme !
Lors de l’une de mes visites, j’avais surpris, sortant de l’étable, un vétérinaire et Madame Le Cam dans une grande engueulade en langue bretonne. Elle concernait le petit veau qui avait perdu sa mère. Le véto voulait absolument avoir le dessus et lui répéta dix fois de suite la même consigne. Me voyant, Il m’a pris à parti en l’affirmant en français :
- Pas de cidre dans le biberon du veau ! 
Dix minutes après le départ du véto, Madame Le Cam donnait au veau un biberon de lait mélangé avec du cidre sans crainte que je n’en dise quoique ce soit.
Cet épisode m’a longtemps « travaillé » en prenant de la bouteille. Je vous les livre en vrac sans les développer.
Le « nul n’est prophète en son pays » s’applique bien à ce vétérinaire. Ce n’est pas parce que vous êtes proches des gens que vous pouvez les convaincre de ne pas agir en fonctions de leurs traditions… 
Il est très difficile à un jeune garçon de dire non à une femme qui l’invite à transgresser. Je me souviens au début de ma carrière de cet adolescent paumé qui m’avait raconté que sa première piqûre d’héroïne lui avait été administrée par la sœur du dealer…
Une fois que vous avez été « acheté », vous êtes pris dans un enchaînement de circonstances dont il s’avère de plus en plus ardu de sortir en rompant la loi du silence.
Les addictions des bonhommes les renvoient à leurs difficultés à se « déposséder » quelque peu de leurs mères. 
Ce cidre qui sentait la merde (le shit…) de vaches était en soi, comme beaucoup d’alcools, délicieux. Il est permis de boire autre chose que de l’eau de Plancoët !
Le veau n’est pas mort du biberon de cidre. Madame Le Cam a eu raison de lui donner et de l’aider à atténuer sa séparation d’avec sa mère.
J’aimais beaucoup Madame Le Cam. Je la pleure parfois comme un veau.

Madame le Cam

Elle tournait les ergots en bois du rouleau
La chaîne s’enroulait à force de ses bras
Et sur la margelle jaillissait le sceau d’eau
Trop enfant pour l’aider, j’étais dans l’embarras

Ses pieds dans la paille de sabots noirs
Déjouaient les marques de purin et de boue
En trottinant gaiement du matin jusqu’au soir
J’en étais vite maculé jusqu’aux genoux

Ses larges paumes et doigts expérimentés
Obtenaient par des pressions régulières 
Jet continu des pis rebelles au doigté
De mes mains étroitement écolières

Madame Le Cam trimait dans l’insouciance
Comme si elle se fichait de son confort
Quand il fallait aller au lieu d’aisance
Je trouvais que coin de l’étable sentait fort

La fermière n’avait que médaillon
Et coiffe pour aller à la messe en vacances
Tout le reste appartenait à un noblaillon
Je mélangeais la cause et la conséquence

Elle parlait en breton avec de jolis mots
Jouait de l’harmonium, peignait son beurre
Le p’tit citadin ne savait que français maux
Qui méprisent bretonnes rurales valeurs

Madame le Cam était une grande dame
Et dire qu’il m’en aura fallu tant du temps
Pour prendre mesure de sa belle âme
Je trouve que j’étais jeune tout simplement

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

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