texte en prose

Brèves rencontres (3)

 

Fin des vacances scolaires de Pâques ; Terminal 2 de l’aéroport de Madrid ; Dernier vol de la journée pour Orly. J’attends dans la salle d’attente assis raisonnablement sur un siège me mettant de voir le guichet d’embarquement tout en lisant « L’Éloge de la folie » d’Érasme. 
Un couple et leur fils de douze ans troublent ma lecture en venant dans ma direction. J’ôte mon sac du siège pour leur faire de la place. Le père, la quarantaine, genre technicien, la mère dans le même moule français moyen que son bonhomme. Les deux concourent au premier prix du couple des gueules psychorigides et je les déclare d’emblée premiers ex aequo. Lui me gratifie d’un très rapide et pète sec « Merci Monsieur » de chef de famille auquel je réponds par un débonnaire « Je vous en prie » histoire de lui dire que la politesse pourrait lui permettre de gagner davantage en souplesse en jouant avec les rondeurs des vieux usages.
Tous les trois commencent à tripoter leurs portables, les yeux rivés sur les écrans. Il s’ensuit une demande technique du fils sur le comment faire mieux pour une meilleure connexion internet. Ses parents ne lui répondent pas. La mère et le père donnent à deviner facilement qu’ils ont franchi l’au-delà de l’engueulade de couple en fin de vacances, celui où les opposants pourtant si ressemblants ne se regardent et ne se parlent plus depuis trop longtemps. Leurs figures constipées me feraient sourire si je ne ressentais pas qu’elles contiennent la colère rentrée et les souffrances infernales des grandes crises de couple. 
Je ne suis pas le seul à trouver que ce couple en détresse diffuse une souffrance odieuse. Le fils va rejoindre sa sœur de 15 ans assise au plus loin de ses parents. Moi aussi, j’en ai assez d’eux, et peut-être ai-je envie de leur dire en allant faire la queue devant le guichet d’embarquement alors que d’habitude j’attends, lorsque je voyage seul en avion, d’être le dernier à embarquer.
Je leur jette un dernier coup d’œil. Qu’ils sont d’une symétrie bête, butée, triste, assis côte à côte, le nez dans la protection illusoire de leurs portables respectifs ! Et pourtant je ne peux m’empêcher de les trouver émouvants, gamins, et dignes de bienveillance. Seront-ils capables de pousser la folie et la sensibilité jusqu’à sortir ensemble de leur enfermement ? Ma question qui renverse l’affirmation d’ Érasme sur l’amour parfait renvoie à mes turbulences entre scepticisme et folie des prières d’éternel rêveur des sorties de crises désespérées…
Changement d’environnement de couple, ou peut-être, futur possible de la décomposition du précédent, je me retrouve debout dans l’intimité d’une « famille recomposée ». Lui, 45-50 ans, père de trois enfants porte la panoplie en costume noir et en imperméable beige clair du cadre très supérieur, si ce n’est, concession aux vacances, qu’il s’est libéré de sa cravate et qu’il nous donne à voir des panards chaussés de strictes tennis de la couleur de sa blanche chemise. 
Cette touche désuète et classique qui tranche avec les habillages à dominante décathlonienne des passagers me fait sourire. Elle renforce mon impression d’être en présence d’un mec à dominante très cérébrale. Il va falloir lire sur son visage. Intéressant.
Cela dit, il ne doit pas être aussi peu physique, émotif, affectif, original, idiot et mal habillé qu’il en a l’air puisqu’il a proposé à ses enfants de passer des vacances avec une nouvelle belle-mère que je trouve d’emblée aussi mal assortie avec lui qu’elle me semble mignonne. J’ai cru deux secondes qu’elle était sa fille aînée, avant de mal me pardonner ce erreur de jugement hâtif en me disant que cette jeune femme plus jeune que lui, la petite trentaine volontaire, pourrait s’avérer objectivement un peu trop jeunette et directe pour la complexité de la situation… 
La fille aînée âgée d’une quinzaine d’années me semble tellement ravissante que je regrette fortement de la juger aussi un peu pimbêche. Elle se tient un peu à l’écart du groupe familial pour montrer qu’elle sait qu’elle est une femme fatale. La cadette âgée de 13-14 ans se dépêtre avec le corps et l’esprit d’un début d’adolescence mal dégrossi. Et le petit dernier, d’une dizaine d’années, joue à un jeu crétin sur sa tablette. 
Le tableau explose vite dans des dialogues dont je ne saisis que les bribes et les conclusions. Il ressort en conclusion d’un contact entre la cadette et la belle-mère que ladite cadette, poings sur les hanches, parle au mur du couloir d’accès à l’embarquement en le prenant à témoin « Qu’on a tout de même le droit de s’exprimer ! ». Le père esquisse un geste d’intellectuel maladroit et gentil pour tenter de désamorcer l’agressivité. Erreur, il met en porte à faux sa dulcinée sans rien obtenir de sa fille. La belle-mère demande plusieurs fois sans succès au petit dernier de ranger sa tablette. Erreurs. Elle demande au père de le lui demander. Visiblement, elle en a marre de passer aux yeux des enfants pour la jeune fille au pair amoureuse de Papa. Grande erreur, son autorité ne peut passer dans la situation actuelle que par une grande humilité. Je perçois chez lui un léger signe de reproche face à un acte d’autorité difficile qu’elle ne capte pas. Le gamin le place en situation de choisir entre lui et sa belle-mère alors qu’ils sont à quelques heures d’une séparation.
La fille aînée essaie de profiter de l’avantage de la situation en demandant à la belle-mère le pourquoi d’un horaire d’avion « aussi aberrant ». Elle lui répond de manière précise et ferme que cet horaire convenait le mieux à sa mère. Bien ouéj, la belle doche ! 
Plus loin, je vois le père et la fille aînée s’engueuler à part. Elle lui assène une demande en une seule phrase, il lui répond systématiquement par « Baisse de ton s’il te plaît ». L’échange se répète une dizaine de fois. Finalement il cède et elle lui renvoie un grand sourire de séduction qui le place totalement sous son contrôle. Enfin, juste avant d’entrer dans l’avion, le père plie la tablette de son fils contre la promesse de l’achat d’un nouveau jeu …
Je les perds de vue et me demande depuis à chaque fois que je relis Érasme si ce dernier serait assez fou pour donner quelques conseils rationnels à ces deux couples.

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

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