texte en prose

Suzanne

 

En juillet 1971, je fis un stage de trois semaines d’initiation à la croisière à l’école de voile de l’île d’Yeu où Mai 68 n’était pas encore parvenu à révolutionner une lente initiation autoritaire, progressive, initiatique, très physique et non mixte de l’apprentissage de la voile.
J’étais le plus jeune de ce stage, dit du « second degré », où les mecs avaient entre 17 et 25 ans. Cela ne me posait pas de problèmes sur l’eau, en « Corsaire », où, je faisais plus que jeu égal avec eux.
En revanche, à 16 ans, j’en paraissais 13 et j’en voulais à cette puberté tardive et lente débutée par les pieds…
Inévitablement, les autres mecs m’indiquaient en se rasant le matin qu’ils avaient de quoi en assurer ailleurs beaucoup plus que le gamin imberbe que j’étais.
Aucune nana dans ce coin peuplé d’une centaine de bonhommes hébergés sous tentes Trigano réparties en arc de cercle devant le bâtiment en dur face à la mer, hormis celle que nous surnommions la « voilière ». Elle avait un franc succès avec ces vingt-deux ans dans ce camp du refoulé masculin où chacun se battait pour aller lui demander les voiles le matin et les lui remettre en fin d’après-midi en cherchant à apercevoir son sourire au travers de la fenêtre de la casemate qui servait de voilerie…
La sono dans sa voilerie passait en boucle « Suzanne » de Léonard Cohen et je ressentais à l’époque que la chanson annonçait les bouleversements des questions étranges des pédagogies nouvelles et de la mixité … 
Au grand dam de la gent masculine qui jouait aux coureurs marins, notre « voilière » avait beaucoup plus les pieds sur terre que Suzanne et prenait de plus grande distance encore …
Je ne sais comment j’ai réussi, moi le tout petit timide avec mes grands pieds, à lui parler. Je lui ai posé la question de savoir si elle ne trouvait pas la vie trop pénible dans cette caserne où elle était la seule femme expérimentale…
Elle a ri. Nous nous sommes revus, elle était en licence de lettres, aimait beaucoup Camus – ouf, j’en avais lu trois ou quatre – et je pouvais la relancer ou la baratiner sur l’absurde … 
Et elle m’a donné un souvenir. J’en vois venir certains. Rien de sexuel. Mieux. Enfin, bon.
Elle m’a apporté le dernier dimanche matin du stage, jour de relâche, devant toute l’école de voile médusée de la voir chercher ostensiblement un mec dans toutes les tentes, un plateau de petit déjeuner au lit.
Je ne me souviens plus de son prénom, je suis nul en souvenir de prénoms, mais je l’associe encore à la Suzanne de Cohen sur trois phrases de Flaubert :
« J’ai dans ma jeunesse démesurément aimé, aimé sans retour, profondément, silencieusement…Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale ; je l’ai murée, mais elle n’est pas détruite. »

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

Pas encore de commentaire.

Ajouter votre réponse

Saffaetcharlotte |
Vis, Vole et Deviens... |
Les lendemains de la poésie |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Cheminfaisant56
| Lemeilleurdesblagues
| Autourdelapoésie