texte en prose

Sainte Anne de bord de mer

 

Lorsque j’avais dix ans, au milieu des années soixante, il n’y a pas si longtemps, je passais le mois de juillet sur la pointe de Beg ar forn dans la maison de ma grand-mère bretonne. J’ai appris là-bas, le plus souvent tout seul, la contemplation, les grandes exaltations et rêveries de la course solitaire sur les grèves défiant la pluie et le vent, la dureté de la condition paysanne de la famille voisine qui nous accueillait si gentiment, l’escalade périlleuse des rochers glissants, les intuitions marines de la pêche à la crevette rose, les plaisirs des lectures permises ou interdites, les frissons du vol de temps en temps d’une bouteille de cidre à en attraper des cliches monstrueuses, les planantes de la fumette en cachette de morceaux de sureau à s’en brûler les artères, etc.

J’y ai appris aussi et surtout à résister à « l’idéologie dominante » qui était alors représentée par ma grand-mère, grande catholique, qui imposait à toute la famille d’aller tous les dimanches à la messe de l’église de Saint Michel-en-Grève.

Je l’aimais beaucoup et elle aimait polémiquer avec cet enfant, aîné de ses petits-enfants, qui lui tenait tête.

Elle était redoutable de bonne foi chrétienne et je n’ai eu le dessus qu’une fois avec elle en lui demandant de bien vouloir m’expliquer les propos du curé alors qu’elle s’était endormie durant son sermon. Cela avait fait sourire mon père qui ne venait en prenant le « train des cocus » (Montparnasse/Plouaret) que pour le week-end du 14 juillet et n’était pas enchanté lui aussi de consacrer son dimanche matin à la messe…

Les parties nulles étaient rares. Elle m’a déclaré une fois que sans le secours de la religion elle aurait trompé vingt mille fois mon feu grand-père. Je lui avais répondu que je regrettais que sa religion l’ait privée de le faire …

Le plus souvent, elle gagnait en tuant le débat. Je me souviens d’avoir essayé de me servir d’un intrus dans sa bibliothèque toute acquise à Monseigneur Dupanloup, le « Que sais- je » sur le marxisme d’Henri Lefebvre, que j’ai parcouru dans l’espoir d’« objectiver » ma cause. J’étais assez content de d’avoir fait assez d’efforts de lecture pour pouvoir lui déclarer que la religion n’était qu’une « superstructure » au service de l’exploitation du prolétariat par la bourgeoisie. Elle m’avait répondu que Marx n’ était qu’ un grand bourgeois qui avait couché avec sa bonne…

Impossible donc d’échapper à cette messe. À vrai dire, j’étais sensible à la métaphysique, indéfinissable par la polémique, de cette église bretonne, à l’extrême de l’estran d’une immense grève laissant place à tous les rêves de sable, dont ceux de pressentir que les grandes marées hautes qui atteignaient ses murs rendaient hommages aux marins noyés du cimetière qui l’entourait…

Une fois sa porte franchie, plus rien si ce n’était la réalité brute du rite interminable par un curé autoritaire et dominateur, l’ennui, et l’attente de la sortie.

Faux, j’oublie le grand moment du cantique. Il était entonné sur le mode des sœurs Goadec, c’est à dire, à tue-tête par l’assemblée des femmes aux voix grêles et aux accents toniques. Elles réveillaient en moi tous les tourments de la vie et la mort d’une résistance féminine de « celtitude » aux plates certitudes catholiques du curé !

Et je comprenais le contenu du cantique en contresens par la grâce de leurs voix à contre sens de la messe…

Ainsi, au lieu d’entendre « Sainte Anne, Ô Bonne Mère », j’entendais « Sainte Anne de bord de mer ».

Il m’arrive encore parfois de poursuivre le dialogue avec ma grand-mère et de la provoquer  en lui chantonnant une version post mortem du cantique résolument à contresens chrétien de son refrain et de ses trois premiers couplets.

Refrain
Sainte-Anne, de bord de mer,
Toi que nous implorons
Entends notre prière
Et bénis tes Bretons.

Pour montrer à la mer
Que nous croyons aux rêves,
Notre Bretagne est fière
D’entourer tes grèves.

Quand la mer se déchaîne
Pour vaincre notre foi,
Puissante souveraine,
Nous espérons en toi.

Protège nos marins,
Dont les cœurs humbles et grands,
Souffrent dans les embruns
Comme Jésus mourant.

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

2 Réponses à “Sainte Anne de bord de mer”

  1. Le 2 février 2018 à 15 h 27 min chasseurdimagesspirituelles a répondu avec... #

    A vie dure,fortes certitudes,qu’elles soient religieuses ou formées par d’ancestrales habitudes,nos anciens n’avaient le luxe de choisir,il fallait s’offrir à l’existence ou souffrir en silence,l’insolence d’une jeune descendance quelle importance !!,

    très bonne soirée à toi.

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  2. Le 1 février 2018 à 16 h 46 min 010446g a répondu avec... #

    Belle tranche de souvenirs!

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