texte en prose

La fosse 13

 

Lorsque j’avais entre trois et quatre ans, à la fin des années 50, j’ai habité dans le Nord minier à « la fosse 13″. On accédait à la maison, un chalet en bois, par six ou sept marches en béton, et mes genoux ont été longtemps marqués par des croûtes suintantes et noires de charbon à force de me casser la margoulette dans cet escalier à un rythme bien supérieur à celui du temps de leurs guérisons.
Je me lançais donc les défis crétins de la course de montée la plus rapide desdits escaliers ou du saut des marches en hauteur croissante jusqu’au gadin final qui décroûtait davantage…
Je me racontais aussi des histoires, me prenant pour un explorateur intrépide, alors que je tournais en rond comme un fauve dans le jardin.
Ma mère, qui considérait ce pays de terrils comme un exil où il n’y avait à faire que des enfants, était préoccupée en grande partie de son temps par les soins à apporter à ma sœur, et mon père, jeune médecin, bossait à longueur de journées en revenant le soir avec la mine (les jeux de mots faciles me perdront) des gens qui se coltinent avec la silicose et les suites d’avortements à l’aide d’aiguilles à tricoter…
J’étais donc le plus souvent seul.
J’aimais les extérieurs de la maison, le puits de la mine, son petit train, le terril et le bruit des lignes à haute tension, hormis cette détestable rue de Lens – Béthune, encombrée, sans trottoir, et son interdiction d’ouvrir le portail pour échapper à ma solitude.
Et puis, j’ai découvert un trou dans le grillage séparant le chalet de la maison voisine. J’ai plongé dedans la tête la première comme pour une deuxième naissance…
Dure découverte de la vie : Impossible de revenir en arrière. Il me fallait aller de l’avant, sans se raconter des histoires qui rassurent.
Je suis entré en tremblant de trouille dans la maison du voisin, et ce fut pour moi le choc de l’enfantement du social.
Dans la pièce principale, j’ai découvert un couple, ses cinq enfants et la formidable culture, entre autres, de l’enfant de ch’ Nord. Le fils aîné jouait du saxo, le second a déclaré qu’il allait voir ses pigeons, trois petites filles charmantes me souriaient. Tout le monde parlait fort avec un accent, des mots, des brusqueries et des tournures de phrase dont je ne comprenais que la chaleur. La mère m’a demandé gentiment ce que je faisais ici, je lui ai répondu que je m’étais perdu. Le père a souri et m’a chambré en me disant que je l’avais peut-être fait un peu exprès. Il m’a proposé un café en me montrant la cafetière sur la cuisinière, la mère l’a engueulé en lui disant que j’étais trop jeune et que je préférerai sûrement une tartine avec de la cassonade. Je n’ai pas voulu les froisser et n’ai pas répondu. Ma grimace perplexe les a fait rire…
Au bout d’un quart d’heure, le père a demandé à son fils aîné de prévenir mes parents que j’étais chez eux tout en lui précisant de bien leur dire de ne pas se presser pour venir me chercher. Il m’a affirmé aussi que je pourrai revenir chez eux quand je voudrais, si mes parents le voulaient bien.
J’ai passé du bon temps dans la famille du Porion. Quelqu’un a eu l’élégance d’élargir le trou du grillage afin d’assurer mes passages arrières en retour de siège.
Depuis, je traite de dugenou les écorché(es) idiots(es) qui ne croient pas aux frontières ouvertes.

 

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

2 Réponses à “La fosse 13”

  1. Le 20 janvier 2018 à 23 h 50 min 010446g a répondu avec... #

    Quelle merveilleuse histoire!
    Elle explique tant de toi!
    Merci de l’avoir partagée

    Dernière publication sur le radeau du radotage : Subtil ou futile

  2. Le 20 janvier 2018 à 15 h 50 min coucouvousunblogfr a répondu avec... #

    Il en reste encore un peu de cette âme Chti !!!!
    Pas en ville, ça non !!
    mais dans les bleds de CHnord que les citadins s’amusent à parodier !!!
    Les mots de solidarité et bienveillance ne sont pas que des mots pour ces « anciens  » avec qui j’aime échanger sur leur vie d’avant !!!!
    Les corons ne sont plus, des impasses, des ruelles, sont devenues!!
    Mais certaines fosses existent encore, pour la photo, pour le et pour les souvenirs !!!r

    Dernière publication sur chroniques variées : cultiver son optimisme

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