texte en prose

« On l’a pris en flag avec sa secrétaire ! ».

 

Pendant des décennies, je n’ai su que faire en écritures de quelques grumeaux bons ou mauvais de mes réalités frictionnelles brutes.
Les écrire ? En tant que lecteur, j’aurai été le premier à les juger grossiers, caricaturaux, peu crédibles. Et pourtant…
Mais avec l’âge, on devient de moins en moins conservateur et perméable aux critiques qui vous empêchent les lâchers en libres d’écritures. 
Je m’en désencombre donc ici d’un petit pour, peut-être, à force d’y aller facilement, aboutir sur le très tard, un jour ou l’autre, dans les toilettes des tous débuts d’une prose plus décentrée, nette, fictionnelle, recherchée et – sait-on jamais – nuancée.

L’intitulé ronflant de l’un de mes premiers postes au début des années 80 était celui de « Responsable du secteur des adolescents en difficulté ». Il était rattaché à la direction d’une grosse association para-municipale chargée de gérer toutes les activités de jeunesse pour le compte d’une ville importante de la région parisienne. Je devais créer une permanence d’accueil, d’informations et d’orientation, c’est à dire un zinzin destiné à orienter les décrocheurs scolaires vers le marché des stages (le plus souvent) parking et j’avais hérité de deux équipements, deux foyers socio éducatifs qui avaient mal tourné. L’un, un magnifique équipement créé sans concertation avec les intéressés, avait été pour cette raison totalement pété par les jeunes d’un quartier périphérique (formant la bande des Tartiflettes). L’autre, situé en plein centre-ville (dévolu à la bande dite de « la Riemai ») servait en ces chiottes de lieu de piquouzes et m’avait placé, dès les premiers jours de prise de poste, en situation de hurler au risque de l’annonce d’un macchabée par overdose dans les médias auprès de ma direction pour qu’il soit muré au plus vite. Le capital humain se composait d’un animateur socio-cul à la fois très déprimé et volontaire (celui du premier équipement) dans sa manière de contrer toute proposition de sortie de son échec, d’un autre animateur, sympathique fonctionnaire rédacteur de mairie néo rasta toujours suivi de sa chèvre (reliquat d’un ex « terrain d’aventures » qu’il avait animé) qui malheureusement dealait avec les jeunes en organisant, entre autres, des fumettes sur sa péniche, et d’un « éducateur de rue », un ancien de la gauche prolétarienne qui en voulait à la terre entière, livré qu’il était à lui-même depuis des années, connaissant très bien les différents groupes de jeunes et la ville, mais sans être vraiment respecté par eux, et voulait absolument m’entraîner dans sa démagogie et sa parano …

Après quelques mois de réflexions et de discussions, un licenciement (celui qui dealait), des recrutements et surtout de nombreux contacts avec les jeunes, quelque chose d’intéressant était sorti de ce merdier. Le Maire, surnommé Pépé la pute par lesdits jeunes et pas que, avait été même jusqu’à déclarer en séance publique qu’il fallait multiplier les foyers de jeunes dans les quartiers (tout en m’en supprimant d’ailleurs un en loucedé).

Dans cette dynamique, j’avais été dans l’obligation de céder à une demande du groupe leader le plus exigeant sur la mise en œuvre d’une très grande boum ouverte à tous les jeunes de la commune et des communes avoisinantes…

Pépé la pute m’avait orienté pour ce faire vers la salle du « Kimco », un local qui avait été généreusement attribué dans les années 70 à un groupe de jeunes qui s’étaient amusés à l’époque à l’obtenir en jouant au foot dans la rue avec des boîtes de conserves durant des nuits. J’étais tombé sur de vieux loubards intégrés qui, du haut de leur trentaine respectable arrimée à un local cossu à la parfaite décoration hideusement petite-bourgeoise, m’avaient vite fait comprendre qu’ils ne prêteraient pas, en dépit de leur respect pour Monsieur le Maire pour qui ils assuraient le collage de ses affiches électorales, leur propre salle aux petits cons de drogués, de vandales et de délinquants dont je m’occupais …

Mon directeur voulait à juste titre, mais dans les fausses notes du ton politique de l’évidence mécanique du petit chef qui malmène ses subordonnés, que les jeunes ne soient pas des assistés dans ce projet ; les jeunes voulaient que « La Mairie paye » ; et moi je voulais surtout que cette angoissante saloperie passagère de boum soit gratuite, sans drogue, et sans bagarre. Autant dire que la faisabilité du binz n’était pas évidente…

Après moult négociations, je pensais avoir abouti à un compromis honorable pour tout le monde en obtenant notamment que la grande salle en sous-sol de la salle des fêtes municipale puisse être transformée en boîte par le comité des jeunes co-organisateurs.

C’était sans compter avec Richard Coulemelle, un vieux beau, prototype du cadre commercial en informatique, dont j’ai toute suite présumé qu’il ne devait pas avoir grande autorité dans son ménage pour compenser en jouant au Maire-adjoint à la Jeunesse et que je mouvais intégrer d’emblée dans la mouvance politique des roitelets de pavillon, pardon, des Maires de banlieue, qui s’entourent d’imbéciles qui leur sont dociles, pardon, de collaborateurs compétents bien dévoués…

Il m’a abordé en fin d’après-midi sur le mode du mec autoritaire qui parle d’homme à homme à un employé considéré trop responsable pour lui faire l’affront d’une objection :
- Manuel, je compte sur toi pour que cela se termine vers minuit, minuit et demi au plus tard -
Je lui ai répondu que ce serait difficile, et ai baissé les yeux, n’ayant pas envie de me faire virer en lui rétorquant d’aller transmettre lui-même son message à l’intention de la jeunesse.

Je me suis donc retourné vers le groupe de jeunes du comité d’organisation et les ai informé que les élus voulaient sans discuter que la soirée se termine vers une heure, une heure trente au plus tard.

J’ai tenu quelques minutes, mais la négo était impossible; je me suis fait traiter de « faux », de « laid » et j’étais bien parti pour me faire casser la gueule…

Pas question de servir de fusible plus longtemps à cet abruti de Coulemelle. J’ai lâché le morceau et proposé aux jeunes d’aller discuter eux-mêmes des horaires avec lui dans son bureau en Mairie.

La discussion se passait sous l’observation silencieuse de Mouchard, un mec du même âge que moi attaché du service Fêtes et Cérémonie » qui m’avait souvent demandé ce que je faisais dans le secteur avec ma formation universitaire, en suspectant chez moi d’obscures activités militantes. Je lui ai donc lancé un regard violent sur des intentions éventuelles de moucharder. Il s’est rassuré en affirmant dans une formidable rupture de son langage habituel que je « faisais un putain de boulot ! ».

Et un groupe d’une vingtaine de jeunes entre 15 et 22 ans est parti en direction de la Mairie, tous décidés à en découdre. J’étais inquiet, je connaissais le palmarès de certains et les imaginais bien franchir en force la porte du bureau de Coulemelle et lui faire sa fête…

Le groupe est revenu au bout d’une demie heure. Tous étaient hilares, se tapaient dans les bras et les mains en signe de connivence, et n’en finissaient pas de rire. Je ne les avais jamais connus dans une aussi intense et exceptionnelle poilade.

Khaled, la terreur locale, s’est approché de moi et m’a dit en riant aux larmes :
- Manuel, on l’a pris en flag avec sa secrétaire ! -

Richard Coulemelle est passé en coup de vent en début de boum pour me dire qu’il fallait en terminer vers une heure, une heure trente tout au plus. Je lui ai souri, et il a baissé les yeux…

Je n’ai pas perdu ma soirée, au demeurant très fluide, en apprenant qu’il fallait avoir de bons historiques afin d’éviter les valeurs dominantes et leurs représentants pour socialiser qui que ce soit.

Mes amitiés à tous les nombreux professionnels sous tutelle de crétins municipaux.

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

3 Réponses à “« On l’a pris en flag avec sa secrétaire ! ».”

  1. Le 31 décembre 2017 à 10 h 34 min chasseurdimagesspirituelles a répondu avec... #

    De l’être de pouvoir trouve son intime faiblesse,il obéira à ta sagesse ou voudra que tu disparaisses,

    A l’année prochaine mon ami !!.

    Dernière publication sur Chasseur d'Images Spirituelles : Quand d'un être chaque jour grandit son amour

  2. Le 30 décembre 2017 à 13 h 50 min coucouvousunblogfr a répondu avec... #

    Merci de cette tranche de vie, de ce pittoresque récit qui a fait écho à mes jeunes années !!!! dans les années 70 !!!!!! Jeune nana naïve, au sortir du bac, au milieu des  » loubards « de banlieue!!!!
    Bonne fin d’année et bon début de la prochaine !!!

    Dernière publication sur chroniques variées : espèce de cons

  3. Le 29 décembre 2017 à 21 h 07 min 010446g a répondu avec... #

    voilà à quoi tient une négociation!
    Passionnante ton histoire;

    Dernière publication sur le radeau du radotage : A trois heures du matin, l'alerte rouge? SMS= foutaises!

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