texte en prose

L’âge de raison

 

 

 

Au début des années soixante, j’ai eu la chance d’être invité durant l’été par ma tante et mon oncle à séjourner dans leur maison dont le jardin s’ouvrait sur l’une des boucles merveilleuses du golfe du Morbihan.
Mon cousin Bernard, du même âge que moi, était à sept ans fervent pratiquant d’une philosophie très simple consistant à rigoler de la vie au maximum et, subséquemment, à braver sans culpabilité les interdits.
Il m’a initié aux bonheurs de ses petites conneries de gamin qui ont fait de lui un homme libre et responsable : Se gaver des mûres trop mures jusqu’à s’en saouler ; essayer de pêcher des grenouilles en ne tombant pas trop dans leurs mares ; libérer la pauvre chèvre de sa longe et tant pis pour les fleurs de sa mère ; planter des clous et les déplanter ; « aller voir le cul de Simone » (La fille handicapée de l’agriculteur voisin nous avait montré une fois subrepticement son postérieur lors d’une simple conversation et il espérait qu’elle réitère…). 
Mon oncle nous autorisait à l’étale de marée haute à pagayer en rond dans son magnifique canoë en bois dans à peine 20 à 40 centimètre de hauteur d’eau, selon les coefficients de marée, autour d’un filin retenu par un grappin, à ne jamais relever.
La fenêtre joyeuse et romantique de sortie sur l‘eau était étroite dans la mesure où ma tante, très autoritaire, ne dérogeait jamais avec les horaires fixes des longues heures tristes des devoirs de vacances, celles des leçons de violon de mon cousin en fausses notes désespérantes, ainsi que celles des longs repas qui se devaient d’être rythmées par des morceaux de Bach, que j’ai hélas associés pendant très longtemps à la mécanique lente des mastications ennuyeuses… 
Nous pataugions donc le plus souvent dans la vase du golfe à la recherche de la mer perdue, ce qui n’enchantait pas la conception de la propreté de ma tante, et valait à leur sortir quelques raclées à mon cousin qui les anticipaient les coudes levés et par d’extraordinaires beuglements, en les considérant sans pleurer comme de simples et ordinaires accidents de la vie de ses plaisirs. Mais, c’est une autre histoire… 
Bernard voulait à chaque sortie que nous nous libérions de ce foutu grappin ; mais je résistais bien, me plaçant d’autorité à l’arrière du canoë, là où nous étions retenus par le filin et où nous subissions ces durs rappels en arrière, sachant qu’il y avait des risques à le défaire – mon cousin nageait comme un fer à repasser-, et ne souhaitant pas passer pour un demeuré complet aux yeux de ma tante qui me considérait déjà suffisamment, sans avoir tort, comme le dernier des nuls scolaires, mais, dans les activités plus physiques et de plein air, comme beaucoup plus responsable que son fils…
Je ne dis pas que je n’ai jamais fait la concession à Bernard de déplacer le grappin de quelques mètres vers le large, mais cela s’arrêtait là.
Nous étions le jour de la grande aventure en train de pagayer en rond, par une belle fin d’après-midi où j’avais commis l’erreur d’être pour la première fois à l’avant du canoë afin de goûter aux joies des deux ou trois coups de pagaie vers le large sans personne devant.
Dans mon souvenir, tout s’est passé très vite. Bernard a proposé malicieusement à l’oncle Paul qui se baladait sur le bord de la plage de « venir faire un petit tour avec nous ». Dès qu’il a été assis au centre du canoë, Bernard hilare a balancé le filin et vogue la galère…
L’oncle Paul était de plus de soixante-dix ans notre aîné mais connaissait la mer traîtresse encore moins que nous… 
A notre décharge, elle était ce jour-là plate comme l’évidence d’une limande belge et rien ne présumait pour un vieux monsieur qui ne connaissait que les terres de sa Bourgogne natale et des gamins de sept ans que nous allions nous faire prendre par les courants de marée descendante.
Je fus le premier et le seul à me rendre compte qu’il fallait faire côte au plus vite. Mais, la chose était difficile avec Bernard qui rectifiait illico mes tentatives en gouvernant adroitement par la pagaie arrière. Et, j’y ai renoncé lorsque j’ai compris le danger de placer le canoë en travers du courant.
Dès lors, il me fallait me résoudre à nous laisser aller en pagayant droit dans le sens du courant sans trop se préoccuper des questions qui venaient à moi comme une multiplication des loups de celui de la chèvre de Monsieur Seguin (Où allions-nous arrêter ? N’allions-nous pas heurter un rocher lorsqu’il ferait nuit ? Pourquoi l’oncle Paul n’a-t ’il pas une brassière de sauvetage ? Pourquoi n’est-ce pas la peine de demander à Bernard de capeler la sienne ? etc.).
Aucune angoisse chez Bernard qui souriait heureux et chez l’oncle Paul qui appréciait le défilé des paysages en père peinard.
Les ceusses (je suis pour le rétablissement des ceusses, plus concis.ses. que celles et ceux) qui connaissent la vitesse des courants dans le golfe et y ont ressenti que là-bas la côte y flotte souvent sur l’eau pigeront pourquoi Bernard et moi étions ivres et heureux de pagayer avec le sentiment d’être des dieux. Enfin, en ce qui me concerne avec mes mortelles questions, comme un demi dieu…
Nous avons dépassé le port du Logeo, pagayé entre ce qui devait être l’île aux Moines et l’île d’Arz, avant d’être fort surpris d’être reconnus dans le besoin d’être secourus à la tombée de la nuit.
Je revois comme si j’y étais l’oncle Paul avec ses fringues et son chapeau d’un autre âge. Il avait été, tout au long de la navigation, paisible et totalement inconscient de l’incongruité et du danger de notre situation. 
Il fumait la pipe. Oui, il fumait la pipe.
Cela ne l’avait pas empêché de déclarer aux sauveteurs qu’il aurait bien aimé nous mettre à chacun une paire de claques mais qu’il ne l’avait pas fait de peur de faire chavirer l’embarcation.
J’ai compris ce jour-là qu’il fallait mentir en beaucoup plus grand que je ne savais le faire pour obtenir l’âge de raison.

 

A propos de leblogdelpapet

A publié chez Edilivre un recueil de poèmes "Détournements entre autres"

Une réponse à “L’âge de raison”

  1. Le 24 novembre 2017 à 17 h 40 min chasseurdimagesspirituelles a répondu avec... #

    La vieillesse n’est point toujours sagesse,hein tonton Paul !!,

    très bonne soirée à toi.

    Dernière publication sur Chasseur d'Images Spirituelles : L'avenir n'est à lire

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